Accouchement souhaité, accouchement manqué ?

Souvent, les femmes que j’accompagne pensent avoir manqué quelque chose lors de leur accouchement. Elles n’ont pas vécu la naissance de leur enfant comme ce formidable rendez-vous qu’elles espéraient .

Cela les plombe de tristesse, de vide et souvent de culpabilité, malgré les mois – voire les années – qui passent.

L’arrivée immédiate du bébé, cette poignée de minutes qui l’accueille au monde extérieur, n’est pas toujours accompagnée de cette décharge d’émotions et de fierté dont on parle communément.

La faute à la carence d’ocytocine, la plupart du temps, cette hormone du coup de foudre et de l’attachement sécrétée par une femme qui accouche lorsqu’elle peut le faire dans de bonnes conditions d’intimité et de respect (j’en parle ici).

Ou alors, c’est parfois l’épuisement laissé par une douleur insoutenable qui est en cause.

Ou encore, une césarienne, consentie ou non, qui vient briser une confiance en soi et les début du devenir mère.

Retracer le contexte pour s'approprier l'expérience

Un accouchement vécu comme « raté » peut avoir des causes aussi variées que les femmes qui le vivent.

Mais ce qu’ont en commun ces femmes, et la plupart de celles que j’accompagne, est la souffrance de n’avoir pas vécu l’expérience du grandiose, qui leur a échappée, à jamais.

Que faire alors, lorsqu’on est celle qui a été privée de cette rencontre émerveillée, de ce rendez-vous des premières minutes ?

Que dire, que penser ?

Pas d’bras, pas d’chocolat ? Non, bien sûr.

Avant de pouvoir se libérer d’une expérience difficile, il faut la reconnaître, en ce qu’elle a de complexe, de violent, d’injuste peut-être.

Il faut lui donner le droit à l’existence, réussir à considérer que c’est bel et bien de notre expérience propre dont il s’agit, pour lui redonner de la valeur.

Et, pour se l’approprier, il faut pouvoir en identifier le contexte afin d’en reconnaître les tenants et aboutissants et, ainsi, reprendre la main sur ce qui s’est passé.

Le contexte est dessiné par toutes les circonstances matérielles et émotionnelles qui entourent l’accouchement. Il est aussi très façonné par l’idée (et les mythes) que l’on s’en fait, et l’idée que la société nous en renvoie.

Comprendre pourquoi l’on tombe de si haut peut nous aider à accepter que l’on y est pour rien. Surtout, cela nous ouvre les yeux sur la valeur singulière de notre expérience, aussi difficile ait-elle été à traverser.

Mystifier l’expérience de l’accouchement c’est risquer une rencontre avec Doctor Jekyll & Mister Hyde

Pendant ma première grossesse, je me suis nourrie de toute la littérature pro-physiologie possible. J’ai été vite convaincue (et je le suis toujours) que c’était ce que je voulais pour mon accouchement.

La dimension sacrée, puissante, absolue de l’expérience de l’enfantement, telle que je la lisais, me galvanisait complètement.

Je n’avais pas intégré (mais est-ce possible à comprendre seule ? – et personne ne m’avais prévenue concrètement) à quel point j’allais possiblement avoir mal. Je n’avais pas imaginé à quel point cela me paraîtrait a-troce, malgré les conditions favorables et respectueuses que j’avais organisées.

Grâce aux convictions et à l’expertise de la merveilleuse sage-femme qui m’a accompagnée ce jour-là, j’ai pu aller jusqu’au bout de mon projet de naissance physiologique. C’était de justesse, tant la douleur et le positionnement « pas idéal » de mon bébé m’ont emmenée loin dans la souffrance, l’épuisement et la désespérance.

Depuis, avec le recul et l’expérience de trois accouchements différents, je me suis rendu compte que cette volonté mise dans mes projets physiologiques d’enfantement m’avait aidée à aller jusqu’au bout à chaque fois (c’est le côté Doctor Jekyll).

Mais j’ai compris aussi que mon regard porté sur la valeur de l’accouchement physiologique et la puissance de l’enfantement relevait d’une vision quasi-mystique de l’accouchement et me rendait donc, potentiellement, terriblement dépendante des contingences (ça, c’est pour le côté Mister Hyde).

Je continue de penser que l’enfantement est une expérience sacrée. Mais je pense aussi, désormais, qu’en la mystifiant comme quelque chose de nécessairement (au sens de ce qui doit advenir) naturel ou absolu on alourdit, sans s’en rendre compte, les injonctions faites aux femmes.

Tout enfantement est une expérience valable et digne d'être racontée

Valoriser le “bon” accouchement (dont les critères varient selon les milieux, les époques, les lieux…) empêche d’accueillir comme une expérience valable et précieuse les autres histoires d’accouchement. Pourtant, toutes les autres histoires, celles qui ne correspondent pas aux critères du “bel” accouchement, recèlent, elles aussi, leurs trésors de courage, d’engagement et de force.

Ici ou là, par exemple, le “bon” accouchement pourra être celui-ci : « Si tu es une vraie femme, une bonne mère, tu vivras ton enfantement dans l’extase de l’amour, de la puissance et
de la physiologie ».

Or, ceci n’est pas vrai. Pas plus que n’est vrai « Tu enfanteras dans la douleur [et c’est bien fait pour toi ! ndlr] ».

Je poursuis la caricature, pour les besoins du propos :

– Nos arrières grand-mères avaient pour objectif de survivre à l’accouchement.

– Nos mères, de le vivre sans souffrance.

– Nous, de le vivre de cette manière à la mode d’être au monde : pleinement. Quelle lourde responsabilité !

Si j’ai moi-même traversé cette expérience de manière puissante et exaltante, en particulier lors de mon troisième accouchement ; si je crois toujours que l’enfantement doit resté sacré, défendu pour être entièrement respecté, je crois aussi que vivre cette absolue puissance de l’enfantement ne doit pas être une fin.

Parce que parfois, pour des raisons sur lesquelles nous n’avons aucune prise, le mythe de l’enfantement sacré se transforme en combat terrible. Or, c’est une expérience qui a aussi de la valeur.

L’enfantement peut nous faire tomber de haut et nous décevoir : la faute au contexte, pas à nos convictions

Quelques heures après mon premier accouchement, une maman qui venait d’accoucher pour la troisième fois est venue partager la chambre. Pour elle, ça s’était passé en deux heures et sans accrocs, et elle biberonnait tranquille, recevant des visiteurs plus bruyants et indiscrets les uns que les autres.

Mon accouchement à moi avait duré 16 heures et mon bébé refusait de téter, préférant récupérer en dormant tout son soul. Or, et chacun sait qu’un nouveau-né qui « ne mange pas » fait paniquer la Terre entière, sa mère en tête. J’étais donc fébrile et préoccupée.

Je me souviens de la première visite de l’obstétricien de service, le lendemain. Il connaissait visiblement l’autre femme, se montrant cordial et plein de connivence. Elle non plus n’avait pas reçu de péridurale, pas le temps !

Lorsqu’il est venu à moi, qui avais également accouché sans analgésie  – mais par choix, il en avait eu vent- le bon docteur s’est montré fermé et peu aimable.

– « Alors, ça va bien ? », m’a-t-il demandé goguenard, voyant ma mine cernée et mon t-shirt froissé.

– « Un peu fatiguée… ça été dur », j’ai répondu.

– « Ah ! ça fait mal un accouchement, hein…? » a-t-il lâché, narquois et satisfait.

A ce moment-là, je me suis sentie inexpérimentée, naïve, nulle. Alors qu’en fait j’avais parfaitement fait mon job parce que j’avais fait absolument de mon mieux !

Depuis, j’ai entendu de nombreux récits comme celui-là.

Avec des personnages, des situations et des propos différents, mais toujours avec le même moteur : dire au femmes que ce sont leurs choix qui sont inadaptés (et donc leurs émotions) au lieu de reconnaître que c’est le contexte imposé qui est insuffisant ou défaillant (et souvent les deux en même temps).

La société tente encore de convaincre les femmes que leurs souhaits concernant leur accouchement relèvent de rêves de petites filles naïves voire irresponsables. Et on les traite ensuite comme telles.

Alors qu’en réalité, leurs volontés sont parfaitement légitimes, conscientes et responsables, quel que soit, finalement, le déroulé de leur accouchement : accouchement à la maison, accouchement « classique » en maternité, césarienne – d’urgence ou pas (y compris de « convenance »), accouchement prématuré ultra-médicalisé, accouchement en plateau technique avec une sage-femme libérale, accouchement en maison de naissance, accouchement d’un bébé qui ne poussera jamais son premier cri (décès in utero ou interruption médicale de grossesse, par exemple).

Ce qui est inadapté, ce ne sont pas les volontés précises que peuvent avoir les femmes quant aux conditions de leur accouchement. Ce qui est inadapté est le contexte avec lequel elle doivent composer.

Il peut s’agir :

– d’une équipe hostile au projet de naissance ou pas assez compétente pour le soutenir,

– d’un accueil insuffisamment bienveillant en maternité,

– d’une pathologie chez la mère ou son bébé qui fera peut-être l’objet d’une « bonne » prise en charge technique mais parfaitement dépourvue de considération pour l’aspect humain de la situation,

– d’une prise en charge expéditive ou non respectueuse,

– d’un post-partum aride et peu soutenant (que ce soit en maternité ou à la maison),

– etc.

Bref, il peut s’agir de mille choses qui ne relèvent pas de la responsabilité des femmes.

S'affirmer lors de l'enfantement est un besoin fondamental et légitime

Je déplore que notre système médical et notre société patriarcale ne permettent pas aux femmes de s’affirmer fondamentalement lors de leur enfantement.

Je pense aussi que lorsque les femmes ont des désirs concernant les conditions de leur accouchement, cela correspond souvent à un besoin profond et légitime. Répondre à ce besoin ne reviendrait pas à « placer la barre trop haut » si elles pouvaient toutes profiter d’un cadre médical agile et bienveillant.

Lorsque suivre ce désir n’est pas possible pour des raisons réelles, impérieuses, et claires, les femmes me semblent, à de rares exceptions près, parfaitement capables de discernement et de raison pour peu qu’on les considère comme interlocutrices légitimes et décisionnaires. Et lorsqu’on les considère comme telles, elles sont capables d’à peu près tout traverser et de s’en relever avec force.

Pourtant, je vois qu’elles sont trop rarement respectées et soutenues dans leurs convictions et dans leurs intuitions, qui sont pourtant souvent parfaitement justes. Même lorsqu’il s’agit d’un accouchement objectivement compliqué ou contraignant d’un point de vue purement obstétrical.

Les mères sont trop souvent traitées en objet, et non en sujet.

Et cela crée des tragédies intimes, humaines. Cela emporte même, parfois, des conséquences dramatiques pour la santé des mères ou de leur bébé. En effet,  aborder un humain en objet ne permet ni une relation de soin efficiente ni un exercice efficace de la médecine.

Les femmes tombent souvent de haut quand elles accouchent, oui.

Mais c’est le plancher des vaches qui est au ras des pâquerettes et non leurs volontés qui sont placées trop haut.

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